Sur ce blog : 48 articles et 7 pages. Dernière publication : 07/10/2018.

Pourquoi être encore féministe en 2018 ?

CAFEMINISTE
Description de la plaquette du caféministe.
Informations sur le caféministe
Thème Pourquoi être encore féministe en 2018 ?
Lieu La Brasserie du Dôme à Montpellier
Date et horaires Mardi 22 mai 2018 de 18 h 30 à 20 h
Animation L’association PSYC & GENRE et l’association Osez le féminisme 34
Cadre

Le débat du soir est un caféministe animé par deux associations : PSYC & GENRE et Osez le féminisme 34.

Mots-clés café, débat, féminisme, droits humains, combat, femmes, lutte, égalité

Dans cet article, j’écris quelques mots pour partager mes réflexions et sentiments personnels sur une sortie culturelle : un caféministe, auquel j’ai participé. Le café du soir proposait de débattre sur cette question : « Pourquoi être encore féministe en 2018 ? ».

Pourquoi être encore féministe en 2018 ?

Introduction

J’ai décidé de venir à ce café car le thème est un sujet particulièrement sensible pour moi. Par le passé, j’ai participé à un café philo à Toulouse en mars 2013 dont le thème était « Le féminisme est-il émancipateur ? Combat émancipateur, logique revancharde ou nouvelle idéologie bien-pensante ? ». Je tenais à écouter comment le sujet allait être abordé dans le cadre d’un caféministe. Et la question du café ne m’a pas laissé indifférente bien longtemps car je n’aime pas du tout sa tournure et je l’ai fait savoir 🙂 Je lui préfère la formulation : « Comment ne pas être féministe en 2018 ? ». Quand on connaît la réponse que je vais donner à la question posée par le débat, ma position est évidente. Soupirs.

Cet article est un partage sur le vécu d’une soirée. En le relisant, j’ai aussi la sensation de parcourir un essai… D’ailleurs, je partage des « tentatives » : une définition personnelle de l’empathie, une définition personnelle du féminisme, des constats et des paradoxes qui posent la réflexion, un regard personnel qui scrute pour essayer de comprendre… Je vous invite à le lire jusqu’au bout. Je trouve certains passages terrifiants, pouvant susciter un vif rejet, de la désapprobation… et provoquer la fin de lecture. Alors, s’il vous plaît, lisez cet article entièrement pour avoir une vue globale de l’écrit. Merci.

Un essai pour dire. Un essai pour éCRIre. Un essai pour partager.

1. Ma venue au café

Ce café se tient à Montpellier et j’habite aux environs de Toulouse. Ma motivation est telle que cette distance n’est pas un critère éliminatoire pour assister à cette sortie. Pas de trajet en train en aller-retour possible pour cette soirée 🙁 Je choisis donc d’y aller en voiture. Cela donne trois heures de transport : deux heures et demi de route et une demi-heure de tram. J’arrive environ 5 à 10 minutes avant le début du café. Ouf ! Je me sens fatiguée et je dois en tenir compte si je suis amenée à prendre la parole durant le débat. Je tiens à ce que ma parole puisse être audible, écoutée. Et ce n’est pas évident quand on sent du lactique en soi. Et c’est une personne qui aime bien le sport qui le dit 😉 Qui a dit qu’un débat n’était pas du sport ? Sourire.

Maintenant, place au débat. Haut les cœurs et en avant toute !

2. Le débat du soir

Je décide de partager le contenu du débat sous la forme d’une liste d’idées, de phrases, d’expressions. Elle n’est pas ordonnée ; elle n’est pas chronologique, même si elle suit le fil du temps ; elle n’est pas une restitution complète non plus. (J’ai juste pris quelques notes sur ma tablette.) Je partage le débat « tel que je m’en souviens et tel que je l’ai perçu ». Dans ma réalité en somme.

  • Une liste de mots en association avec le mot féminisme a été donnée par le groupe. Je ne les ai pas notés ; je communique la mienne, en vrac : droits humains, lutte, femmes, égalité, combat, émancipation, liberté, humanisme, vivre ensemble, personnes, injustice, sororité, politique, espace, diversité, mixité, humanité, respect, dignité, pluriel, construction, déconstruction, développement, partage, association, ensemble.
  • Une crainte a été mentionnée sur le féminisme à cause de la terminaison du mot en -isme : on pourrait penser qu’il s’agit d’une doctrine, d’un dogme et donc d’une idée liberticide et castratrice et non émancipatrice. Des précisions ont été apportées en évoquant notamment l’histoire du mouvement féministe.
  • Une réponse ferme a été dite à la question du débat, que je formule ainsi : « On doit être féministe en 2018 à cause du nombre monstrueux de victimes de crimes sexuels dans notre pays : 225000 victimes, la ville de Lille rayée de la carte de France chaque année. » (Pour information, il y a environ 36000 communes en France et Lille est la dixième par sa taille. De plus, durant les 5/6 ans qu’ont duré la Seconde Guerre mondiale, il y a eu 567600 victimes en France dont 350000 civils, soit environ 113520 par an. Pour les femmes, c’est donc… la guerre).
  • Un constat général a été dit sur une fausse croyance : l’existence de part de féminité et de masculinité pour une personne. Un mythe à détruire.
  • Le mot empathie a été prononcé au moins 4 fois durant le débat (gros point de satisfaction personnelle). Il a été proposé comme un espoir, en tant qu’outil de communication dans les relations interpersonnelles.
  • La libération de la parole des femmes suite à l’affaire Harvey Weinstein dans les réseaux sociaux avec le hashtag #metoo a été évoquée comme une révolution nécessaire pour la société. Le terme déni a été utilisé par une large majorité des participant.e.s pour qualifier le comportement des hommes après l’éclatement de l’affaire.
  • Les notions de déni, de conscientisation, de prises de conscience ont été mises en lumière, notamment par rapport à #metoo.
  • L’emprise du système oppressif sur les personnes a été mentionnée comme un frein à la déconstruction.
  • Un constat a été fait sur le caractère systémique de l’oppression (espace, éducation, communication, stéréotypes de genre,…) : tout est lié et qu’un travail en profondeur doit être fait pour se sortir de l’emprise.
  • Un des autres mots marquants de la soirée a été éducation. Cela a été un point particulièrement discuté, notamment le rôle de la mèreQuid du rôle du père ?
  • On a proposé d’ajouter une réelle éducation sexuelle à l’école avec une représentation claire des deux sexes et sans oublier le clitoris.
  • La manière d’être féministe a été évoquée en filigrane. Les écueils du « comportement paternaliste et donneur de leçon » ont été évoqués dans deux contextes : des actions auprès des personnes d’une ex-colonie et la mecsplication quand la parole est prise par un homme qui se décrète féministe. Dans les deux cas, on peut faire le constat que la parole est difficilement reçue ; elle peut être considérée comme méprisante, illégitime.
  • Le mot visibilité a été éclairé, marquant l’absence cruelle et injuste des femmes, notamment en sciences. Pour l’éternité.
  • La notion de courants féministes a été évoquée.
  • Deux conclusions ont mis fin au débat : une première conclusion clivante au sujet d’une éventuelle construction commune avec les hommes car il y a beaucoup à déconstruire et une deuxième conclusion dressant un état des lieux terrible mais tristement juste avec des exemples poignants de la situation actuelle en matière d’égalité et de vivre ensemble.

3. Mes prises de paroles personnelles

J’ai pris la parole trois fois au cours de ce débat.

3.1. Ma première prise de parole

La première fois pour dire le mot que j’associe spontanément avec le mot féminisme. J’ai lancé immédiatement : « droits humains ». Et j’ai été la première personne à le faire. J’ai aussi ajouté un ou deux mots par la suite : « vivre ensemble » et « femmes » il me semble.

3.2. Ma deuxième prise de parole

La deuxième fois, c’était pour recentrer et partager une réponse directe à la question posée par le caféministe : « Pourquoi être encore féministe en 2018 ? ». (Je préfère nettement la formulation « Comment ne pas être féministe en 2018 ? », formulation qui a d’ailleurs été dite lors de l’introduction au café.) J’ai évoqué un unique critère, la seule raison significative et suffisante, et qui pour moi en dit long sur l’état d’une société, du bien-être du « vivre ensemble ». Quel est ce critère, cette raison significative ? Les chiffres des violences, de toutes les violences. 225000 victimes de crimes sexuels. La ville de Lille rayée de la carte de France chaque année. Des morts qui sont quasiment en fait des mort.e.s. (J’ai plombé l’atmosphère de la salle ; je l’ai fait en pleine conscience pour provoquer ; j’ai défié d’une certaine manière les zones de confort des personnes ; c’est délicat… mais…). J’ai ajouté que l’objectif est d’atteindre zéro. S’il devait rester une seule victime, d’imaginer que c’est sa sœur, sa fille, sa mère, sa cousine, son amoureuse… De choisir d’imaginer que c’est une femme en train de souffrir. [J’ajoute ici : 225000 criminels qui se baladent en toute impunité dans notre pays et qui pour la plupart (une large majorité ?) ne se reconnaissent pas en tant que tels]. J’ai aussi tenu cependant à dire mon espoir face à cette terrible et monstrueuse réalité. J’ai ainsi éclairé un mot : « empathie ». J’ai commencé par dire que j’étais heureuse qu’il ait été prononcé durant le débat. J’ai dénoncé le fait que les hommes ne l’utilisaient pas assez à mon goût, notamment pour comprendre la condition des femmes, la réalité du vécu de leur quotidien de femme. Se mettre à la place de l’autre personne, en essayant de la comprendre. Découvrir son univers à elle avec ses codes à elle. [J’ajoute là : en mettant son ego de côté.] (Je l’ai dit sur un ton puissant, déterminé, destiné à réveiller les personnes possiblement « endormies ».) Pour cette intervention, je n’y suis pas allée avec le dos de la cuillère mais c’est un café sur le féminisme, pas un salon de thé sur les derniers potins mondains.

3.3. Ma troisième prise de parole

La troisième fois, c’était pour éclairer un autre mot : « visibilité ». Plus précisément, d’évoquer l’absence cruelle et injuste des femmes dans l’Histoire. De donner un exemple en partageant mon émotion après la lecture du livre « Le grand roman des maths » de Mickaël Launay. Seulement trois mathématiciennes dans toute l’Histoire et… pour l’éternité. J’ai partagé qu’après ma lecture, j’en avais pleuré et je pleure encore aujourd’hui… Inconsolable. Tous les domaines sont touchés, notamment « les plus prestigieux ». Comment en est-on arrivé là ? Un constat qui vient s’ajouter et qui me laisse songeuse : je n’ai jamais croisé un seul homme manifestant ostensiblement son dégoût, sa tristesse de cette situation. Du coup, je me suis déjà demandée horrifiée si je suis « normal.e » de penser comme cela…

Je partage à présent deux apartés personnels :

3.4. Aparté 1 : la visibilité des femmes

Je décide de commencer cet aparté avec une citation croisée sur une page web : « Le plus souvent dans l’histoire, « anonyme » était une femme. », Virginia Woolf, autrice anglaise.

Dans la monstrueuse absence des femmes dans l’Histoire, il y en a une que je trouve aberrante (les absences le sont toutes mais dans ce cas, je ris jaune) : les sports mécaniques. Je connais des sportives de haut niveau dans beaucoup de disciplines sportives ou on peut les trouver sur le web si elles ne sont pas médiatisées mais pour la moto, la voiture, eh ben euh, j’en connais aucune. Bonjour tristesse ! Je viens de taper la requête « course de voiture femme » dans la barre de recherche Google. Le premier lien pointe sur une page de Google Images avec une photo représentant une femme en petite tenue pour faire la promotion d’une voiture de course. (Qui est en promotion, la voiture ou la jeune femme ?!!!! Je suis verte de rage.). On peut encore constater l’ampleur des dégâts des stéréotypes de genre 🙁

Dans les sports impliquant le corps directement (athlétisme, sports collectifs [football, basket-ball, handball…], tennis, golf…), on peut évoquer le dimorphisme sexuel pour expliquer l’absence des femmes même s’il est douteux. [On fait toujours avec les caractéristiques qui composent notre être]. Mais, pour les sports mécaniques ou les sports « électroniques » (e-sport), cet argument tombe à plat.

Je communique un lien intéressant à lire : http://lalterego.fr/2018/02/07/la-place-des-femmes-dans-le-sport-automobile/

La réflexion de Pippa Mann à la toute fin de l’article ferait un excellent sujet de philosophie : « Quand vous laissez l’inconscient collectif prendre le dessus sur vos opinions, la solution est très simple ».

Une remarque personnelle au passage : l’argument du dimorphisme sexuel a bon dos. Si la Nature était une personne, elle aurait une scoliose à coup sûr. Un trait d’humour coloré.

3.5. Aparté 2 : ma communication personnelle durant la soirée

Je suis heureuse et fière d’avoir pu contribuer à ma façon au débat. Je souhaite partager quelque chose sur ma communication, du moins sur cette soirée. A titre personnel, j’ai essayé par expérience d’appliquer au mieux une consigne : « une idée principale par intervention« . Cela semble restrictif au premier abord mais en fait non. Surtout en pratique. C’est que pour être compris, le message doit être « audible », « écoutable », « mémorisable » et aussi adapté au nombre de personnes présentes. J’ai donc essayé de respecter la consigne au mieux. La délicatesse de cette idée est à mettre en lien avec l’enjeu du débat. Pas facile à appliquer néanmoins, pour un thème aussi sensible que le féminisme. Je suis heureuse d’avoir pu être dans cet essai, de me laisser porter par mes émotions de l’instant présent sans que celles-ci soient un frein dans mon expression verbale, d’être la plus congruente possible (une attitude facilitatrice en communication) pour dire le contenu du message. Pour laisser une empreinte, une trace de mes mots dans le cœur et l’âme des autres personnes présentes. (Un peu de poésie sur la fin. Sourire).

Et ma parole dite au cours de cette soirée donne donc à peu près ces associations « intervention / idée » :

  • féminisme => droits humains, vivre ensemble, femmes.
  • question du café => réponse avec le chiffre monstrueux des violences par année.
  • mon espoir => empathie.
  • autre injustice => (in)visibilité des femmes.

4. L’empathie

4.1. Pourquoi l’empathie ?

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J’écris plusieurs fois de suite le mot empathie façon écho pour attirer l’attention, pour dire toute l’importance que j’y vois.

Je décide donc d’éclairer à nouveau ce mot : empathie, car pour moi il s’agit d’une clé essentielle dans la communication interpersonnelle. J’insiste vivement. Je vous invite pour en savoir plus à consulter la page Wikipedia sur l’empathie. Mieux encore. Prendre le temps d’assister à un café psycho du côté de Saint Gély du Fesc, animé par Françoise Mariotti, co-animatrice de ce caféministe. Pour écouter l’importance de l’empathie dans la vie d’une personne, dans les relations interpersonnelles, notamment les relations femmes / hommes. S’il vous plaît. (Pour rappel, je suis adhérente de l’association PSYC & GENRE). D’ailleurs, j’ai personnellement assisté à un café psycho sur le thème de l’empathie… et j’ai écrit un article sur mon blog sur ce café psycho intitulé Les déclinaisons de l’empathie. Bonne lecture ! (Pour enfoncer le clou, j’ai également participé à une journée de sensibilisation à l’écoute empathique)

4.2. Deux définitions de l’empathie

Qu’est-ce que l’empathie ?

L’empathie est une capacité intellectuelle de transposition. Pour Carl Rogers, créateur de l’Approche Centrée sur la Personne, « l’empathie consiste à saisir avec autant d’exactitude que possible, les références internes et les composantes émotionnelles d’une autre personne et à les comprendre comme si l’on était cette autre personne. Sans jamais perdre de vue le « comme si ». »

J’ai envie d’essayer d’écrire une définition personnelle avec mes mots : « l’empathie est la faculté de pouvoir se mettre à la place d’une autre personne, découvrir ainsi son univers personnel, son état émotionnel, sa manière de pensée, son être dans sa globalité, avec son référentiel à elle, en mettant son ego de côté et sans être affecté par cette mise en relation. » Voilà, l’essai est formulé 🙂

5. Trois paradoxes

Maintenant, j’ai envie de vous conter trois paradoxes… qui parlent d’eux-mêmes ?!

5.1. Paradoxe 1 : une histoire personnelle

Ce paradoxe est une histoire personnelle, vécue alors que j’étais étudiante. Elle interpelle et me laisse songeuse encore aujourd’hui.

Une nouvelle année commence dans une nouvelle école ; et pour cette rentrée, un baptême de promotion est organisée pour souhaiter la bienvenue aux étudiant.e.s et lancer l’année. Un grand amphi plein à craquer : tous les étudiant.e.s de la promotion, les enseignant.e.s, les invité.e.s d’honneur, le directeur de l’école et… un parrain. Le parrain manifeste de la surprise et explique la raison. C’est que lui, quand il était étudiant, il n’y avait aucune femme dans sa promotion. Il poursuit en s’adressant aux étudiantes :

« Si cela ne tenait qu’à moi, vous ne seriez pas là, mesdemoiselles… Votre place n’est pas ici mais à la maison ! »

A la suite de ces propos sexistes, les étudiants, le corps enseignant, les invité.e.s restent silencieux. Uniquement les étudiantes se font entendre en poussant un « ouh » de protestation.

Fin de l’histoire.

Ma réaction personnelle :
J’ai senti que l’incident allait se produire. J’ai observé avec attention la réaction des étudiants et principalement des hommes présents dans l’amphi. Grosse déception. J’étais si écœurée et dégoûtée que j’ai renoncé au cocktail dînatoire qui a suivi.

Ce qui m’indispose fortement… Qu’un connard puisse exprimer des conneries… Bien à lui : c’est un connard… Mais que le directeur de l’école, les enseignants, les invités, certes sidérés et choqués, n’aient pas trouvé mieux comme réponse : le silence. Juste insupportable.

Tiens, encore une case, encore la maison ! (En écrivant, je pense en fait à un jeu de mots : casa en espagnol signifie maison). C’est tristement lassant.

Et puis : pire… Il n’y a pas eu d’après : aucun homme se s’est inquiété, aucun homme n’a pris des nouvelles, aucune lettre, aucun email d’excuse n’a été adressé à la promotion pour faire part de « ce regrettable fait dérangeant », sans doute parce qu’il n’est pas dérangeant à leurs yeux. (Ou alors, je n’ai pas de chance et je n’ai rien entendu et une hypothétique missive s’est égarée…). Et c’est précisément ce comportement-là qui me fait affirmer haut et fort, et avec fermeté, que tous les hommes qui étaient présents dans l’amphi sans exception sont sexistes.

J’ai écrit ironiquement « fin de l’histoire » : puisque je suis en train de la raconter, c’est que ce n’est pas tout à fait fini… pour moi. C’est que, suite à cet « incident sexiste », un tsunami de questions, d’interrogations se posent (pas uniquement pour moi) et elles restent d’actualité encore aujourd’hui :

  • Comment construire avec des étudiants qui se comportent ainsi (vie sportive, vie associative, future vie professionnelle…) ?
  • Parmi les personnes présentes dans cet amphi ce soir-là il y a plus de 18 ans, qui va penser évoquer ce souvenir aujourd’hui comme quelque chose d’inacceptable ?
  • Ces étudiants sont-il « gentils » ?
  • Les parents (leurs pères) peuvent-ils être fiers de leurs fils étudiants ?
  • Peuvent-ils, ces étudiants et ces pères, soutenir les femmes en cas d’injustice ?
  • Le lendemain, dans quel état d’esprit les étudiantes qui se sont senties humiliées pouvaient-elles être ?
  • Je raconte quoi à ma mère et à ma sœur, que le baptême s’est… bien… passé ?
  • Cerise sur le gâteau. Et si un de ces étudiants se décrète féministe, j’ai le droit de grincer des dents et de l’envoyer bouler d’un autre monde ?

[…]

Mais bon « The show must go on… »

([…] est un ensemble de signes typographiques qui désignent en fait toutes les questions que l’on peut se poser suite à cette xxxxx. xxxxx est un mot que vous aurez choisi vous-même.)
Cette histoire ne vous rappelle rien par hasard ? Dans le présent ? (Je pense à la réaction des hommes après #metoo). Triste.

5.2. Paradoxe 2 : le comportement de masse

Elle concerne l’actualité politique et un triste constat. Notre société subit des attaques terroristes. En consultant les données sur le web, on estime que le terrorisme a fait 239 morts dans des attentats en France depuis janvier 2015. En réponse à ces attaques (le journal Charlie hebdo, le stade de France, le Bataclan…), une union s’est rendue visible dans les rues et des pancartes « Je suis Charlie » ont été écrites pour marquer la solidarité. De plus, des moyens substantiels ont été débloqués pour lutter à juste titre contre le terrorisme.

Maintenant, que penser de notre société et des personnes qui la composent quand rien d’aussi visible (à une grande échelle) n’est fait pour lutter contre les… 225000 victimes de crimes sexuels… chaque année.

Le paradoxe, je le vois dans le contraste alarmant entre deux comportements de masse : l’union sacrée, l’ensemble de nos représentants au Parlement la main sur le cœur chantant la Marseillaise, des moyens, des plans d’action discutés et déployés d’un côté et de l’autre aucune union, des députés en faible nombre, le silence et l’apathie des hommes (après #metoo notamment), et des cacahuètes comme moyens pour lutter contre les violences sexuelles.

Je n’ai pas envie de commenter ce paradoxe. Je fais l’impasse. Soupirs (de soulagement).

5.3. Paradoxe 3 : une histoire universelle

Ce paradoxe concerne la vie quotidienne et « le vivre ensemble ». C’est un ressenti personnel que je vis dans mon quotidien. Il est certes personnel mais je le considère comme universel.

Dans sa vie, je note que nous faisons, réalisons des activités qui au final apportent du bien-être, du réconfort, de l’aide aux personnes. Un.e thérapeute soigne les malades. Un garagiste entretient ou répare des voitures pour éviter des accidents mortels. Les ingénieur.e.s contribuent à développer et à maintenir toutes sortes de « machines » du quotidien, ce qui permet aussi d’aider et de sauver des vies. Les artisans, les commerçants, les artistes aussi contribuent à leur façon. Etc. On peut considérer que tous les membres d’une société contribuent ainsi (aussi minime soit la contribution) à la santé, au bien-être, au vivre ensemble des personnes.

Et là, je ressens un terrible paradoxe. Dans mon cas, je suis ingénieure. J’ai travaillé sur des systèmes comme ODS qui sécurisent le ciel de France, en évitant notamment les collisions en vol. Où est le paradoxe ? On me demande donc dans le cadre de mon travail de tout faire pour protéger, pour sécuriser, pour aider à éviter des accidents mortels ; en écrivant par exemple des algorithmes permettant d’afficher correctement la position des avions sur un écran pour que les contrôleurs aériens puissent savoir à chaque instant où se trouvent les avions dans le ciel (en temps réel). Avec rigueur et avec minutie de préférence. Et dans le même temps… 225000 personnes sont victimes chaque année de crimes. Et aucune action dans mon quotidien qui permette d’agir pour elles. Et là, une métaphore arrive vite. Un bateau qui symbolise la société avec plusieurs trous : un petit trou dont on me demande d’y mettre de la résine pour colmater la brèche, d’autres petits trous étant colmatés par les autres membres de la société… et un autre trou gigantesque… avec le sentiment étrange que l’on me décourage de réparer… ou pire que l’on ignore ou que l’on feint qu’il n’existe pas. Et moi de regarder le bateau en train de tanguer en me demandant si on n’est pas (par hasard ?) en train de « se foutre de ma gueule »…

Je pense que cette petite histoire, tout le monde peut l’adapter à son histoire personnelle, d’une manière ou d’une autre… car elle me semble universelle (du moins dans notre société). En l’écrivant, je dénonce de vivre malgré moi un paradoxe qui a d’ailleurs un sévère coût pour notre société.

Surréalistes, ces paradoxes ?!!!!!!!!

6. Suis-je féministe ?

6.1. Le degré de déconstruction et les emprises plurielles

Je me sens être humaniste depuis toujours et avec certitude. Et pour être féministe ? Eh bien, je suis nettement moins affirmative pour le décréter à brûle-pourpoint. En fait, j’ai le sentiment que je ne peux pas le dire personnellement et qu’il revient aux autres personnes de me qualifier ainsi. Et j’ai fini par trouver les mots pour dire pourquoi… Ils n’engagent que moi mais je les partage…

Selon moi, l’humanisme est à mettre en lien avec un certain niveau de construction d’une vie pour un être humain au sein d’une société. Le féminisme aussi mais avec quelque chose en plus : le degré de déconstruction. Il s’agit de prendre conscience, de conscientiser tous les rouages du système oppressif du patriarcat dans tous les domaines de la vie (personne, famille, éducation, école, travail, relations interpersonnelles, structures sociales…) et c’est juste colossal. Pour ne pas arranger, on peut être lucide sur certains aspects de la vie, moins sur d’autres… à cause de l’emprise de la structure oppressive en place. L’effet de l’emprise sur une personne dépend également fortement de sa sensibilité et de son éducation. C’est pour cela que j’y vais sur des œufs pour répondre à cette question.

Pour appuyer cette position (que le qualificatif ne vienne pas de soi), je croise régulièrement cette citation, sans doute mondialement connue de Rebecca West :
« Je n’ai jamais été capable de définir précisément ce que voulait dire le féminisme : je sais seulement qu’on me désigne comme féministe chaque fois que j’exprime des sentiments qui me différencie d’un paillasson. »

6.2. La réponse à la question

Et la réponse à la question du paragraphe, elle devient quoi alors ?

M’a-t-on déjà qualifiée de féministe ? Oui. Par exemple, j’ai accueilli récemment à la maison un couple d’ami.e.s de longue date. Mon amie que je connais depuis que je suis en culottes courtes de s’exclamer tout fort sur une actualité écoutée à la télé concernant les inégalités au travail : « Sonia, j’ai tout de suite pensé à toi et le combat féministe ! ».

Et moi, qu’est-ce ce que j’en pense ? Je me suis construite dans un rapport très fort aux droits humains… mais ce rapport est-il suffisamment fort pour échapper entièrement à l’emprise du système oppressif de notre société patriarcale ? (Entièrement est un mot-clé dans la phrase). Je fais défiler quelques années dans ma tête :

  • 1983 : j’ai 5 ans quand je découvre la notion de crime de guerre et les horreurs commises par les hommes.
  • 1991 : j’ai 13 ans quand je visite le camp d’Auschwitz à Oświęcim en Pologne, le pays natal de mes parents et que je lis « Mémoires du SS Pery Broad » pour essayer de comprendre comment on devient un nazi et un criminel de guerre.
  • 1999 : j’ai 21 ans quand je suis étudiante à Toulouse lors du baptême de ma promotion avec un « incident sexiste ».
  • 2007 : j’ai 29 ans au moment de devenir mère et que ma première maternité a freiné brutalement ma carrière au travail.

Au cours de mon histoire, je prends progressivement conscience des inégalités et des injustices faites aux femmes mais « je m’oppose » avec difficulté. Il m’est délicat d’estimer mon niveau de déconstruction général à chaque étape de ma vie car l’emprise met (en pris)on et il faut avoir une bonne vue, une bonne oreille (une bonne sensibilité ?) pour « voir » les barreaux de sa cellule et les murs de la prison dans son ensemble. Donc :

Je me sens être féministe, et depuis toujours.

Me vient une pensée forte : un titre du livre « On becoming a person » de Carl Rogers traduit en français par « Le développement d’une personne ». Becoming est un verbe conjugué au présent progressif en anglais. Je ressens quelque chose de proche. « On becoming a feminist ». Peut-être que le qualificatif féministe désigne un état progressif et non statique et que l’on est désigné comme féministe par les autres lorsque l’on a atteint un niveau de déconstruction suffisant.

6.3. Des réflexions personnelles sur le féminisme

Des réflexions personnelles en passant (qui n’engagent que moi) :

  • Je fais le constat qu’il est important de bien prendre conscience que nous ne sommes pas tou.te.s dans le même état de déconstruction, qu’il est fonction de notre histoire personnelle et que l’on a donc besoin des autres pour se déconstruire. Solidarité.
  • Un homme, pour être décrété féministe par les autres, doit à mon sens se comporter « comme si » il vivait la condition des femmes. Le « comme si » est essentiel dans la phrase. Il ne pourra JAMAIS réellement la vivre mais ce n’est pas un frein définitif : il est nécessaire d’utiliser l’empathie. (Ah tiens ! Quelle surprise de retrouver ce mot ! Sourire). L’idéal serait aussi d’adopter deux autres attitudes facilitatrices : la congruence et la considération positive inconditionnelle. Il en découle donc un corolaire : selon moi, un homme ne peut pas être féministe s’il n’est pas empathe, surtout envers les femmes, qui sont les principales opprimées.
  • J’ai le sentiment que les femmes et les hommes ne peuvent pas être féministes de la même manière du fait des représentations sociales, des projections inévitables qui sont faites. « Une personne casée femme » féministe doit combattre et dénoncer les violences et les injustices du système oppressif comme elle le peut. « Une personne casée homme » féministe doit empêcher les dominants et les collabo.te.s de dominer comme il le peut.

7. Ma définition personnelle du féminisme

Je partage à présent une définition personnelle du féminisme et qui n’engage que moi 😉

« Le féminisme est une idéologie sociale et politique visant à remplacer la domination des hommes en un rapport d’égalité entre les êtres humains sans faire de distinction avec leurs caractéristiques plurielles et en les prenant avec considération. », Sonia Kanclerski

8. Les hommes et le féminisme

Au moment de commencer à écrire ce paragraphe, je ressens de l’embarras et une crampe dans mon estomac. Sur l’association homme et féministe. Je sens naître un sérieux malaise en moi ; je l’ai eu aussi durant la soirée et j’ai essayé de comprendre pourquoi… et je pense avoir trouver. J’essaie à présent de dénicher les mots pour le dire et c’est délicat.

Selon moi, les participant.e.s du débat étaient vraisemblablement tou.te.s humanistes mais pour les qualifier de… féministes : cela se discute… Comme je l’ai confié plus haut pour mon cas personnel, je pense que l’on ne peut pas le décréter facilement car utiliser ce qualificatif est fonction du degré de déconstruction de la personne. Et là, c’est le drame. (J’avale ma salive. Je ressens de l’amertume). A titre personnel, (déjà que c’est délicat pour soi-même), je considère très peu d’hommes féministes, en prenant en considération toute mon histoire personnelle, pas seulement le présent. Je ne cite pas de nombre tellement il est ridiculement faible. (Cœur chagrin).

Je distingue quatre sources distinctes à cette émotion :

  1. Le comportement des hommes.
  2. L’Histoire.
  3. Une hypothétique co-construction avec les hommes alliés.
  4. Mon rapport au genre.

8.1. Le comportement des hommes

Où sont les actions manifestes envers l’égalité ?

Je note une absence d’actions manifestes des hommes pour faire respecter l’égalité. Je voudrais ainsi connaître le nombre de fois où j’ai écouté une histoire, dans la mienne ou dans une autre que l’on me confie, où un homme est intervenu pour s’opposer vigoureusement, ostensiblement à un acte misogyne quelconque… (J’ai une boule au fond de ma bouche qui a du mal à traverser ma gorge). Peu… TROP peu.

Et aussi…

  • En mai, c’est la déclaration des impôts en France. Combien d’hommes ont pris l’initiative de parler de l’avancée de carrière avec leur compagne de vie ou une autre femme, de son salaire et « de comment elle le vit » ?
  • Après la libération de la parole des femmes #metoo, combien d’hommes ont manifesté leur inquiétude pour la santé des femmes ?
  • Si c’est trop dur ou impossible de faire des actions soi-même, combien d’hommes font des dons à des associations féministes ou luttant contre le sexisme ?
  • Combien d’hommes prennent l’initiative de parler des droits humains une fois de temps en temps (au hasard, le 8 mars ou le 25 novembre) ?
  • Combien d’hommes vont coucher avec une prostituée alors que c’est maintenant illégal (au moins 12 % des hommes) ? Combien d’hommes les en empêchent ?
  • Combien d’hommes consomment de la pornographie (j’ai peur du nombre) ? Combien d’hommes les en empêchent ? (j’ai peur aussi de ce nombre, peut-être plus…)
  • Combien d’hommes rêvent de voir une femme féministe présidente de la République ?

[…]

Mais les hommes sont gentils… ils le disent et on doit les croire.

« Trop est un nombre en sciences sociales pour désigner la quantité de crimes qui est insupportable et inacceptable. », Sonia Kanclerski

L’utilisation de l’argument NAMALT

J’écoute souvent dans ma vie quotidienne les hommes utiliser l’argument NAMALT (Not All Men Are Like That = Tous les hommes ne sont pas comme ça). Et souvent en apposant une négation à l’affirmation dénonciatrice à leur propre compte. Cela donne « Les hommes sont malveillants » pour la phrase qui dénonce et la réponse majoritaire : « Pas tous les hommes. Moi je ne suis pas malveillant. »… sauf que c’est pour moi horrible à écouter car cela signifie aucunement que ces hommes-là sont… bienveillants. Ces mots me glacent le sang 🙁

Une grande déception

Je ressens une grande déception (la plus grande ?) dans l’incapacité des hommes à faire des actions qui leur coûtent et il ne s’agit pas là d’un aspect économique. Comprendre le coût au sens de celui qui est conté par Laurent Gounelle dans le livre « L’homme qui voulait être heureux ».

Attention spoilers

Je partage quelques mots du livre :

« En prenant la décision de venir aujourd’hui, vous avez accompli un apprentissage majeur pour vous, en développant une capacité qui vous faisait cruellement défaut à ce jour : la capacité de faire un choix qui vous coûte, et donc de renoncer à quelque chose, autrement dit de faire des sacrifices pour avancer sur votre voie. […] Le chemin qui mène au bonheur demande parfois de renoncer à la facilité, pour suivre les exigences de sa volonté au plus profond de soi. »

Fin spoilers

Dans le cas présent, la voie, c’est celle de l’égalité. Et donc, de ce fait, il n’y a pas de gain ; au contraire, il y a un coût, celui de renoncer aux privilèges qu’apporte un rapport de domination. Il y a donc rien à gagner mais… à perdre. (C’est terrible de lire mon propos, je le sais… j’en conviens. Soupirs.). Ainsi, on ne pourra pas non plus douter de la sincérité, de l’intégrité, de la réelle motivation des hommes qui affirment qu’ils veulent contribuer à détruire le système actuel. C’est dur mais c’est la triste réalité provoquée par l’oppression de notre structure sociale actuelle. Cette idée peut paraître contre-productive et ne pas encourager les hommes à devenir féministes mais non. Les hommes doivent comprendre qu’ils doivent contribuer à la construction d’un monde juste pour le but lui-même (comme tout le monde) et non pour espérer gagner quelque chose. L’idée qu’il y ait besoin d’un « susucre », d’une carotte ou d’un quelconque gain pour faire respecter ou appliquer les droits humains en dirait long sur le degré de motivation des hommes. D’ailleurs, pour moi ce serait terrible de se dire qu’à la fin, on aurait réussi à rendre la société égalitaire parce que certaines personnes auraient eu « quelque chose à gagner ».

Et donc, pour moi, ce n’est pas discutable : le respect de la dignité humaine et les droits humains ne se quémandent pas.

Ce souci du gain peut s’expliquer par le fait que les hommes ne sont pas assez déconstruits et qu’ils ont encore besoin de quelque chose pour sortir de leur zone de confort. Avant de me tomber dessus comme un ban de piranhas, je vous invite à découvrir (et à lire ?) la liste de mes lectures, notamment pour le genre « Psychologie » pour comprendre ma position sur cette idée. Je n’écris pas cette réponse pour faire de la provocation. Il s’agit d’une pensée construite qui ne tombe pas de nulle part. Si une idée est juste mais mise à mal, je n’hésite pas à monter au créneau pour la défendre.

8.2. L’Histoire

Le malaise s’accentue lorsque je pense à l’Histoire. La constitution de groupes d’hommes féministes qui résistent ensemble avec les femmes féministes contre le système oppressif… cela ne s’est jamais vu. Jamais. Il suffit de « voir » comment les droits de vote et les droits pour l’IVG ont été obtenus. Cela a été une lutte, un combat (mots cités parmi les premiers pour l’association avec le mot féminisme). Il y a eu des mortes : une faiseuse d’anges a été guillotinée et une Britannique s’est jetée sous un cheval lors d’une course hippique pour attirer l’attention du public sur le droit de vote. L’influence de l’avancée des droits humains dans les autres pays n’est même pas suffisante. Une anecdote que je trouve parlante d’ailleurs, c’est que Marie Salomea Skłodowska épouse Curie pouvait voter dans son pays natal en Pologne (« accordé » lors de la reconstitution de l’Etat polonais à l’issue de la Première Guerre mondiale) mais pas en France. Oups !

L’idée de voir se constituer un collectif d’hommes (et de femmes) féministes est une idée sympathique mais surréaliste qui ne s’est jamais produite dans toute l’histoire de l’Humanité. Une utopie donc. (Pour information, c’est assez récemment que j’ai déconstruit cette utopie, même en connaissant l’Histoire, et c’est dur à accepter.)

8.3. Co-construction avec les hommes alliés

Les paradoxes que j’ai écrits plus haut, le comportement observable des hommes et l’Histoire telle qu’elle se déroule font que la pensée de la co-construction avec les hommes et femmes allié.e.s est donc… mise à mal en pratique. Les questions qui arrivent :

  • Que peuvent ressentir les femmes dans ce contexte ?
  • Comment faire naître une relation de confiance ?
  • Comment envisager de construire ensemble dans ce contexte ?

(Je sens une pointe dans mon estomac.)

8.4. Mon rapport au genre

Et aussi, pour ne pas arranger, c’est que dans ma tête je ne vois que des personnes. Féministes ou pas. J’ai du mal à y mêler du genre alors que c’est précisément la cause principale de l’oppression. (Une triste histoire de représentations sociales.) Et donc, je ressens du malaise à mettre des personnes dans des cases, comme les catégories hommes ou femmes. Je renonce par exemple depuis un certain temps à saluer les gens par « Bonjour Madame ! » ou « Bonjour Monsieur ! » me contentant d’un « Bonjour ! » (ou éventuellement suivi d’un prénom lorsque je connais la personne), en m’imaginant que je peux m’adresser à un.e transgenre ou à une personne intersexuée, (ou pourquoi pas à Conchita Wurst ?!) et donc d’exclure malgré moi, ce qui est inacceptable ou insupportable ! Et donc de « genrer » les personnes féministes me met mal à l’aise sauf que les dominants et les opprimé.e.s sont tristement clairement genré.e.s avec des représentations sociales et des rôles bien défini.e.s. Pas un choix. Chagrin.

C’est pourquoi j’adresse ces mots aux hommes humanistes qui sont dans la construction et qui se sentent rejetés : la situation est terrible ; vouloir contribuer à l’égalité, être dans la construction et pourtant se sentir dévisagé avec un regard suspicieux mais, je le formule ainsi, vous portez malgré vous les vêtements de l’oppression, vous prenez donc cher pour les dominants mais comment peut-il en être autrement ?

8.5. Une anecdote parlante

Et maintenant, une anecdote au sujet du comportement des hommes quand il est question de féminisme et de débat :

Je ne me rappelle plus dans quelles circonstances on m’aurait confié ces mots… Au téléphone, lors d’un échange sur un messenger, dans un commentaire d’une publication Facebook ? Je ne sais plus… Je doute même de la réalité de cette histoire du fait d’un contenu original… A une question que j’ai ou j’aurais posée un jour à un homme : celle de savoir ce qu’il faisait lorsqu’il assistait à une réunion ou un débat entre féministes, il a répondu : « Je trouve une chaise dans un coin ; je pose mes fesses dessus ; j’écoute et surtout je ferme ma gueule ! ». Je trouve la réponse tellement « incroyable » que je doute à présent de sa réalité. Vraiment.

« Juste écouter ? C’est une blague ?! » serait une réaction logique sauf que, écouter n’est pas se taire ou « ne rien faire » et je l’ai partagé plus haut, on ne peut pas agir de la même manière à cause des représentations sociales selon la case dans laquelle la société nous met. « Une personne casée femme » féministe doit combattre et dénoncer les violences et les injustices du système oppressif comme elle le peut. « Une personne casée homme » féministe doit empêcher les dominants et les collabo.te.s de dominer comme il le peut et ce n’est pas un choix. Malheureusement.

Pour finir ce paragraphe, à l’intention des hommes qui liront cet article jusque-là (et toutes les personnes en fait) : je vous aime. Je serais bien triste si ces propos de ce paragraphe ou de l’article entier étaient lus et compris comme de la haine à l’égard des hommes. Je suis émue. Mon émotion de cet instant présent est due à mon rapport au monde qui m’entoure, à ma sensibilité, à comment je vis mes relations avec les autres personnes.

Note en passant : on peut légitimement se demander comment le sentiment amoureux et l’affection peuvent s’épanouir dans ces conditions. Un syndrome de Stockholm à grande échelle ? Un conditionnement ancré pour la survie ? Il y a là aussi un paradoxe… et surtout un frein à la mise à mal du système oppressif. (Ce point a été évoqué succinctement lors du débat).

9. Une histoire de représentations mentales et sociales

Pourquoi les féministes sont-elles décriées ? Les réflexions nauséabondes ne manquent pas pour nous qualifier ou pour discréditer les actions. Des insultes gratuites et blessantes. J’ai beaucoup de peine, de chagrin quand j’écoute cette haine. Ce comportement odieux est une forme de résistance, une manière de dire que l’on refuse de quitter la zone de confort procurée par le patriarcat. (Que l’on soit dominant, complice des dominants, ou collabot.e).

Deux histoires me viennent alors en tête :

  • la discrimination lors des recrutements,
  • la dénonciation d’une publicité sexiste.

9.1. La discrimination lors des recrutements

Pour les recrutements, des études scientifiques ont montré que les femmes étaient pénalisées lors des entretiens d’embauche par la représentation mentale que l’on se faisait d’elles. Et par les hommes, et par les femmes. Par exemple, on fait écouter de la musique à des recruteur.euse.s en faisant d’abord passer les candidat.es devant e.ux.lles, puis, avec un voile entre les candidat.e.s et les recruteur.euse.s. Dans le premier cas, les femmes sont discriminées. La compétence n’est donc pas le problème mais la représentation mentale que les recruteur.euse.s se font de la personne. On pense encore les femmes incompétentes parce que femme… Tristement.

J’ai remarqué que certaines publicités ouvertement sexistes sont de plus en plus taguées sexistes, sans doute par des membres d’associations féministes luttant contre le sexisme dans l’espace public. Il s’agit d’une excellente idée. Je ferais personnellement quelque chose de plus lors de la dénonciation : une signature d’un homme à la main. Pourquoi ? Mettons-nous à la place des passant.e.s. Si on voit le tag, on va comprendre que des féministes sont passées par là et la réflexion va être du style : « Ah ! Encore ces xxx de féministes ! Rien d’autre à faire qu’à emmerder les gens et à limiter la liberté d’expression… ». Si, à la place ou en plus, on voit une signature d’un homme : « Un homme qui en a marre de voir des pubs sexistes ou des femmes déshabillées et humiliées.« , ce n’est plus la même réaction. La représentation sociale n’est à mon sens plus la même. La deuxième signature a plus de chance d’interpeller, d’être écoutée et donc d’atteindre ainsi son objectif : questionner l’égalité et le respect de la dignité humaine.

Avec ces deux histoires, je mets en avant la problématique de la représentation sociale pour les actions féministes, et donc leur… efficacité à cause de cette représentation… et c’est bien compliqué 🙁 🙁 Je confie là mon sentiment personnel tel que je le ressens et… qui n’engage que moi.

Conclusion : que faire ?

J’essaie de ma place de puceron ou d’une goutte diluée dans un océan aux côtés des autres gouttes ou d’un petit colibri de contribuer à ma façon. Je veille à faire ce que je peux dans mes différents cercles de vie (famille, travail, associations…).

Malgré les difficultés, la gravité ressentie, j’essaie d’avoir le cœur positif. Je fais ainsi le constat (discuté et partagé avec d’autres féministes) que le nombre de personnes qui peuvent potentiellement devenir féministes n’a jamais été aussi grand dans l’Histoire. Entre autres, du fait du niveau de l’éducation (en constante progression depuis la Première Guerre mondiale), de la sensibilisation aux questions de société grâce à la diffusion des informations. J’écoute aussi avec plaisir les actions, les initiatives personnelles qui facilitent les prises de conscience ou qui prouvent qu’il y a « un début de quelque chose ».

Parmi mes actions, la première est de parler de l’empathie et de son importance essentielle dans les rapports humains, notamment les relations interpersonnelles femmes / hommes. …Pour moi, c’est la clé… J’ai envie d’utiliser là une métaphore. Avec une clé, on peut ouvrir une porte mais si on ne l’a pas, alors la porte reste close. Pour l’empathie : si on utilise l’empathie en communication, on peut comprendre l’univers, le monde, la vie de l’autre (surtout comment la personne le ressent). Si on n’utilise pas l’empathie, on se ferme à l’autre, on ne peut pas alors comprendre entièrement l’autre (notamment son état émotionnel). Le défaut d’empathie crée alors une situation où on peut vivre ensemble dans le même espace, dans le même univers mais sans jamais le partager et en étant étranger à l’autre malgré la distance qui peut être proche. Un vivre ensemble cloisonné, injuste et sans partage. Terrifiant. Alors, adoptons l’écoute empathique dans notre quotidien pour vivre ensemble entre personnes égales.

C’est mon espoir… et je ne suis pas seule à le penser… 🙂

Source Wikipédia : dans le cadre du programme d’accompagnement artistique de la première ligne de tramway de Strasbourg, l’artiste américaine Barbara Kruger a créé un panneau de 18,2 sur 7,6 mètres où est inscrit en grandes lettres « L’empathie peut changer le monde ». Ce panneau est installé dans la station de la galerie à l’en-verre desservant la gare centrale de la ville. La galerie a été détruite depuis, à la suite des travaux d’aménagement dus à l’arrivée du TGV.
Lien sur des photos avec ma préférée.

Durant le débat, des tensions ont pu naître du fait des sensibilités plurielles sur le thème du débat ; j’espère qu’elles ont pu s’apaiser car vraiment nous avons besoin d’être tou.te.s solidaires ensemble et non divisé.e.s pour des questions de malentendus, de malécoutés, de déni, de déconstruction, de maturité,… Pourquoi les raisons des divisions ne pourraient-elles pas au contraire contribuer à nous unir en questionnant notre zone de confort ?

Note : aux questions posées dans cet article, on peut rédiger des réponses en verbalisant (par écriture de mots) mais on peut aussi juste pleurer, exprimer des émotions. Les émotions peuvent constituer aussi une manière de répondre.

Je tiens à partager ces mots car je sens que le partage est essentiel pour que l’on s’en sorte ensemble. Sororité.

Avec le cœur féministe,
Sonia Kanclerski

Article mis à jour le lundi 18/06/2018 (version 1.5).